LA COURONNE DE TOMBOCHÉ (3)

Publié par

Cherchant à s’informer davantage sur la concurrente de Mwiza Sandra, Monsieur Bia fait un saut, le lendemain matin, chez son amie Madame Souraya Sougui, la célèbre présidente du comité Miss Tchad. Cette amie capricieuse a pour coutume fâcheuse de défrayer la chronique par ses sorties fracassantes. Elle s’occupe tortueusement, depuis une décennie toute entière, de l’organe chargé de l’organisation du concours Miss Tchad.

A peine le sujet du concours abordé, Souraya se livre à un admiratif plaidoyer en faveur de la candidate Sarah Hemchi : elle est une fille sublime tant par sa beauté physique que par la force de ses caractères nobles. Si vous voulez, sommairement dit, elle est à la fois bellissime, authentique et intelligente. A cela s’ajoute, une mobilisation phénoménale des ressortissants de sa région natale derrière elle et même ceux de régions nordiques voisines lui témoignent une sympathie inébranlable. La meilleure illustration de sa grande réussite est l’engouement de grandes marques de la pace qui ne cessent de lui offrir toute une variété d’emplois. Le comité a réceptionné une dizaine d’offres alléchantes avant même qu’elle ne soit parvenue à la grande finale. C’est une première. La dernière offre en date et non en genre est celle de la prestigieuse Fondation Hassan Djamouss qui lui propose un poste éminent. Cette fille a la baraka, surenchérit la cheftaine du comité Miss Tchad.

A l’écoute de ce témoignage qui confirme à merveille celui de Mwiza Sandra, une chose paraît évidente aux jeux de Monsieur Bia : Il faudra un véritable miracle pour renverser la donne. Aussi, il n’a pas daigné dire ne serait ce qu’un mot sur la charmante Mwiza Sandra, tellement que le jeu se montre déjà fait dans l’esprit de la présidente Souraya Sougui.

Toutefois, à la guerre comme à la guerre, Monsieur Bia élabore avec soin une stratégie de fourbe campagne à sa manière. Ses espèces sonnantes et trébuchantes mises en contribution. Son influence politique et son assise sociale conjuguées. Il pousse ses démarches feutrées au plus loin possible. Il contacte individuellement la grande majorité de ceux et celles qui siègent au comité Miss Tchad. Contre vents et marées préliminaires, Monsieur Bia parvient à trouver les mailles du comité et à se faire des entrées voire même des alliances vers fin de la première semaine.

De son coté, Mwiza Sandra, elle aussi, passe à la vitesse supérieure en déployant ses cartes persuasives. Elle en détient nombreuse. Forte du soutien de Monsieur Bia, elle  se débarrasse de toute attitude de résignation et reprend une confiance renouvelée en ses multiformes qualités. Elle mobilise avec tact les autres influences de sa région, en l’occurrence la région de la capitale N’Djamena, gagne la Une de la presse people du pays, surmonte les éliminations du concours l’une après l’autre. Au fil des jours, elle devient une rivale bien redoutable. Belle comme la lune complète et soutenue par la majorité de l’élite culturelle et elle croit solidement que sa triomphe ne qu’une partie remise.

Ailleurs, loin de la capitale où se joue la compétition, quelque part sur le plateau de l’Ennedi, la radio dans son journal du crépuscule transporte l’info aux oreilles de Hemchi Foudeibo, aux oreilles de celui qui ne doit pas entendre cette nouvelle du concours, le père de la candidate Sarah. Pour ce baroudeur énigmatique aux aventures incroyables, la moindre atteinte à la dignité de sa famille, se lave sur le champ, au sifflement de balles réelles. Selon lui, la vie ne peut prétendre avoir du sens que dans deux réalités spécifiques : l’une se trouve dans la cartouche quand il s’agit de laver un affront, l’autre est dans le dromadaire quand il est question de vivre dans la dignité. Le reste dénote un détail superficiel.

De son vrai et complet nom, Hemchi Foudeibo Arami. De sa vraie date de naissance, personne n’a jamais eu la moindre idée. En revanche, tout le village sait qu’il est un retraité de l’armée nationale tchadienne, un de rares survivants de sa génération de guerriers nordiques. Corpulence svelte, peau rugueuse, visage triangulaire, regards étincelants, dents moitié anéantie par la carie et moitié noircie par les dattes et tête constamment enveloppée par un turban noir, il est un homme typique du désert tchadien. Il se conçoit un sens sévère de l’honneur et de la dignité. Il trouve que l’éducation d’une fille à l’école occidentale peut porter atteinte à la dignité de toute une famille. Il déteste la ville, la gourmandise, l’école francophone et la Libye. A ses yeux globuleux, rien n’est comparable à son fils unique Wardougou, à la musique traditionnelle gouran, au lait de chamelle, aux dattes fraîches et aux armes de fabrication belge.

L’information provoque l’effet de l’éclair sur la personne de Hemchi Foudeibo. L’homme ne croit pas ses oreilles. Il n’aurait jamais pensé que sa propre fille transgresse les bonnes mœurs de ses aïeux de cette grossière manière. C’est quoi une miss ? Quelle honte ! Quelle fille maudite ! Pourquoi me couvre-t-elle d’une telle humiliation ! Il se lamente d’un ton accablé. Un torrent de larmes coule instantanément de ses yeux rougis. Pourtant, Hemchi Foudeibo n’est pas un homme qui pleure. Il n’a pas pleuré deux fois de sa vie entière. Aucune goutte de larme n’a tombé de ses yeux depuis la mort de sa bien aimée mère Kortegué. Atterré par ce qu’il estime un ternissement de l’image de sa famille. Anéanti par ce qu’il considère de l’opprobre versé sur sa lignée. Visage crispé, yeux larmoyants, corps bouillant de colère, il se lève et déploie son téléphone satellitaire :

allô, suis-je avec Koni Foudeibo? Ici c’est Hemchi Foudeibo qui t’appelle de Mourdi Djouna.  C’est quoi cette honteuse folie de Sarah transmise à la radio ? Ou est Togoî ? Ou est Yesko ? *Ebb *Tey *Nikké ! (Quelle honte), Allah *Barka *Naak ! (Que Dieu vous maudisse). Attendez que je vous arrive ! Je vais vous tuer tous, bande des salauds !

Koni Foudeibo terrorisé par le ton gravissime de son grand frère, il essaye en vain de calmer la fureur de son interlocuteur :

allô grand frère, grand frère sab… *sabor. . . sab … Fin de communication…

A suivre.

 

2 comments

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s