LA COURONNE DE TOMBOCHÉ (4)

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Au restaurant Layalina, au cœur de la capitale, l’ambiance paraît conviviale. Monsieur Bia, Mwiza Sandra et Souraya Sougui travaillent sereinement sur les personnalités à mobiliser à la rescousse de la candidate Mwiza Sandra. Notamment, les membres encore indécis qui siègent au Comité. A noter que, Souraya Sougui, fauchée de plein fouet, la nuit dernière, par une enveloppe irrésistible émanant de la générosité de Monsieur Bia, elle a choisi son camp. Révolu à jamais le temps du discours élogieux vis-à-vis de la beauté naturelle de Sarah Hemchi.

Pour la patronne du Comité,  Souraya Sougui, à cette étape avancée du concours, une candidate sérieuse doit nécessairement savoir : soit mettre la main dans sa poche, soit effeuiller la marguerite. Hors, Sarah Hemchi, tant sérieuse qu’elle soit, ne sait faire, visiblement, ni l’un ni l’autre. De la même manière que Mwiza Sandra ne maîtrise pas, non plus, ni l’un ni l’autre. Sauf que celle-ci, fille de deux capitales N’Djamena et Kigali qu’elle est, excelle à promettre de récompenses fabuleuses. Elle gère la situation en entretenant soigneusement l’espoir des prédateurs. Quand un de ses alliés poids lourds se montre impatient, elle concède des bisous et des câlins et trouve les vocables appropriés au contexte pour le faire patienter mais rien de plus. Elle ne le fait que lorsqu’elle se trouve coincée dos au mur. Une manière tout à fait objective de jouer le jeu avec un esprit réaliste. Elle appelle cela, non sans ironie, la TVA de la couronne qu’il faut savoir verser.

Quant à Sarah Hemchi, elle ne supporte plus cette cruelle réalité du concours. Ironie du sort, son séjour au château de Miss Tchad l’expose aux commentaires les plus osés sur son corps. Quelquefois, ces commentaires frisent le harcèlement à ses yeux.  Les yeux doux que les hommes du château ne cessent de faire à son égard, lui font bouillir de colère. Elle se montre bien révoltée contre le comportement irresponsable de certains membres du Comité. Tout de même, elle est consciente de l’impératif de contenir son désarroi. Elle cherche le moyen d’édulcorer ses amères réactions pour éviter le risque de se faire éliminer. Cet état implacable des faits la rend malheureuse et pour enfoncer le clou, son naturel la trahit à tous les coups. Elle est presque incapable de se nier afin d’atteindre son objectif.

Informée de la crise des nerfs de son père au village, Sarah Hemchi est terrifiée. Elle mesure pertinemment l’émoi que sa participation provoquerait chez son père ultraconservateur. Elle sent le sang se geler dans ses veines, ne serait-ce qu’à l’idée que son père surgirait à tout moment pour l’envoyer à la première loge de l’enfer. Bien qu’au fond, elle se sent mal, tantôt par l’angoisse et tantôt par la révolte, elle s’impose le devoir de paraître sous sa meilleure mine. N’est-ce pas, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! Malgré la tragédie inévitable qui se profile à l’horizon, Sarah Hemchi affiche de l’extérieur une sérénité admirable, reflétant un courage qui n’a d’égal que celui de son père. Néanmoins, elle se pose une question : va-t-elle s’en sortir indemne de cette mésaventure ? Elle qui est la fille de Hemchi Foudeibo! Un homme dont l’attachement inébranlable aux traditions ancestrales est scellé dans l’âme.

En réalité, Sarah Hemchi est consciente dès le départ que participer à un concours de beauté publiquement transmis à la télévision vaut un affront impardonnable vis-à-vis de bonnes mœurs de sa région natale. De même, l’islam, la religion exclusive dans son village, interdit l’exposition du corps d’une fille sous les projecteurs des caméras. Le Malouma Allafouza n’a manqué aucune occasion pour dire que le corps d’une fille doit être caché de tout regard non autorisé. Elle se souvient de l’opposition de son père à son inscription à l’école quand elle était gamine. De même que de toutes les difficultés auxquelles son oncle Koni Foudeibo a fait face auprès de son père afin qu’elle obtienne la permission de posséder un téléphone portable. Toutes ces raisons traditionnelles, sociales et religieuses conjuguées font que nulle fille de sa région ne participe à un tel événement importé de pays des blancs. Toutefois, elle tient à montrer qu’une fille de sa contrée peut être couronnée sans qu’elle ait transgressé les bonnes mœurs ni exposé son corps au-delà de l’acceptable.

Si elle parvient à être couronnée malgré tout, ça sera une première. Ça sera une miss. Une vraie. Sarah Hemchi est résolue à offrir au pays une vraie reine de beauté. Une miss qui valorise la beauté de la femme tchadienne. Une miss qui cristallise la splendeur de la femme de sa lointaine région de l’Ennedi. Une miss élue par mérite et non par défaut comme cela se prévaut depuis belle lurette. Elle aura rendu un bel hommage à sa chère amie Dahabaya Dorey, la fille d’Iriba, bastonnée et retirée hier du concours par ses proches. Son couronnement sonnera le glas à tous les pesanteurs socio religieux qui font que deux tiers des filles du Tchad ne participent jamais au concours. Les princesses de toutes les régions inscrites aux abonnées absentes participeront dans les prochaines éditions. Le pays sera représenté dignement au prochain concours de Miss Afrique à Addis-Abeba. Le monde entier découvrira la réelle beauté tchadienne.

Autour de la table du dîner tripartite au restaurant Layalina, le mélange du parfum unique de Mwiza Sandra et du *Doukhane aux mille arômes traditionnels du tiroir de Souraya Sougui, produisent une magie qui propulse Monsieur Bia à un voyage à mille lieues, loin dans un monde imaginaire formidable. Là-bas, dans les nuages du 7ème ciel, le laps d’un instant, notre bonhomme s’accorde un film digne de production vénitienne.

Ici sur la terre ferme, cela fait quatorze heures entières qu’il n’a pas levé le pied de l’accélérateur de sa voiture. Hemchi Foudeibo est pressé. Il a l’impression de se déplacer à dos de tortue. Pourtant il a parcouru mille kilomètres malgré la pluie qui a rendu la route herbeuse. Dans sa folle chevauchée sur les herbes, l’eau a gagné la cabine de sa Toyota pickup. Elle mouille presque partout. Le ciel dehors promet, de plus belle, une généreuse pluie. Le tonnerre tonne à casse-tête au-dessus de lui. L’horizon se bouche d’un nuage épais. La vision se réduit devant ses yeux. Il se murmure que même la nature est fâchée de la perversion de Sarah. La fatigue alourdit ses épaules. La faim torture ses entrailles. Le temps fait perdre à son téléphone satellitaire son signal. A quatre cents kilomètres de l’arrivée, le voyage lui paraît interminable. Il a hâte de rejoindre N’Djamena afin de mettre un terme à toute cette humiliation. Quelques heures de route le séparent du Grand Hôtel Tomai Palace ou se déroulera la grande finale de Miss Tchad. Son ultime destination. Un endroit où il compte faire entendre aux concurrentes incrédules un morceau de la musique de son arme belge.

Hors réseau, Hemchi Foudeibo n’est plus localisable à partir de N’Djamena. Chose qui fait monter la tension d’un cran chez Koni Foudeibo. Désormais, il pourra débarquer à tout moment et de toute part en vue de transformer le concours à un carnage indescriptible. Dans la famille angoissée, d’aucuns suggèrent de retirer Sarah de la compétition et la mettre à l’abri dans la ville camerounaise voisine de Kousseri, d’autres dépassés par l’acharnement du sort, prient un miracle qui empêcherait le bain du sang qui se dessine inévitable.

A court de solution, Koni Foudeibo réfléchit à alerter la police de la menace qui plane sur sa nièce Sarah et partant sur tous les membres du concours avant de renoncer rapidement. L’idée lui semble inappropriée. Il sait à merveille qu’il faudra mobiliser tout le commissariat central pour maîtriser le tireur d’élite que Hemchi Foudeibo. Dans un ultime geste d’échec, il téléphone à sa nièce, l’informe de la situation périlleuse dans laquelle elle se trouve et lui propose de jeter l’éponge afin de sauver sa peau à Kousseri au Cameroun. Elle refuse sèchement. Certainement pas à deux doigts de la fin. Advienne que pourra, se résume-t-elle, en guise de réponse indiscutable soufflée à l’oreille de son oncle. Sarah Hemchi est une digne héritière du sang-froid de son père. Tout comme son père, elle n’a peur de rien dans cette vie, à l’exception de l’humiliation. Désarmé, Koni Foudeibo se résout fatalement à prier, lui aussi avec les autres, dans l’attente d’un vrai miracle…

A suivre

 

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