LA COURONNE DE TOMBOCHÉ (5)

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Froissé par l’indifférence de Sarah Hemchi à l’égard de ses avances récurrentes et multiformes, le vice-président du jury, Azrak Kamoun est inconsolable. Il prend la question au sérieux et réfléchit à la meilleure façon de venger le fiasco auquel s’est heurtée sa douce méthode. Il se conçoit une fourbe idée et se jure de fléchir cette sylphide qui se croit hors de sa portée.

En complicité avec le chef du personnel du château Miss Tchad, il concocte un piège insoutenable dans lequel sa cible va tomber pile. Elle va essuyer un méchant coup de maestro auquel elle n’aurait jamais songé. Le genre de coups qui démolissent l’orgueil  d’une femme et la réduisent à un être docile.

Au crépuscule du lendemain, Azrak Kamoun récupère la vidéo tournée par une caméra haute définition cachée dans la salle d’eau de la perle Sarah Hemchi. Elle contient de séquences pour le moins atomiques. Tout y est enregistré avec une clarté cristalline. Y compris l’unique grain de beauté qui se situe sur une partie bien reculée.

Le viseur a capté les moindres détails du déroulé d’un séjour intime. Après sa séance de rasage ayant donné au viseur accès aux angles les plus improbables, Sarah Hemchi se rince la poitrine à l’eau froide et la tapote de toutes les parts. Elle la masse à l’huile de bergamote. Elle estime que cette pratique produit un effet tenseur sur l’épiderme, active la circulation sanguine et raffermit la poitrine. Un exercice plaisant accompagné d’une superbe chanson traditionnelle de chez elle. La scène est entièrement tombée dans l’œil de la satanique caméra qui squatte secrètement le lieu. En somme, rien de ce moment révélateur de pratiques drôles n’a échappé.

La malheureuse est prise au piège d’un pervers sans pitié. Il sera pénible pour elle de survivre à l’assaut de cette vidéo scandaleuse. Elle qui se caractérise par sa pudeur olympique. Elle qui se vexe souvent de choses anodines du registre de la honte. La ravissante Sarah Hemchi risque gros. Azrak Kamoun peut l’humilier sur les réseaux sociaux à tout moment. Il en est capable. Dans ce pays, les hommes se donnent un malin plaisir à humilier les femmes.

Ce concours de  reine de la beauté, constitue également la reine incontestée de l’audience. Une belle bouffé d’oxygène pour les médias de la place. Ils sont 2, 7 millions de téléspectateurs en moyenne, autrement dit, 71% de part de marché à suivre le concours organisé au château Miss Tchad. Le baromètre médiatique Logone Med indique un pic allant jusqu’à 3, 9  millions de curieux lors de grandes soirées animées et transmises en direct du château. La télévision Harmonie TV bat son propre record de l’audience de l’année passée. Les divers numéros du journal Saomacth se vendent comme des petits pains. Les moindres fuites du concours passent au crible sur les réseaux sociaux. La FM  Perle du Désert diffuse en boucle les indiscrétions les plus insolites. De mémoire de la presse people du pays, jamais une telle « missmanie » généralisée n’a été vue auparavant depuis le lancement du concours il y a cinq décennies.

Dans les rédactions de journaux, une série des questions défient les esprits de chroniqueurs : laquelle va être couronnée au sortir de cette draconienne course ? La ruse de la fille de la ville ou la chasteté de la fille du village ? L’influence de Mwiza Sandra ou le courage de Sarah Hemchi ? L’aristocratie de la capitale ou l’authenticité de la campagne ? La candidate de deux capitales – Kigali et N’Djamena, ou celle de deux villages – Mourdi Djouna et Bao Bilié ? En cette phase, c’est le pays du Toumaï en entier qui s’inscrit en duel. Les partisans de Mwiza Sandra d’une part et ceux de Sarah Hemchi d’autre part. Toute la capitale a les yeux rivés sur le château Miss Tchad, le théâtre d’un concours rocambolesque.

Allongée sur son confortable lit celio loft, jambes glissées entre draps et parures de haut de gamme. Tête confiée à un oreiller taie en soie donnant une sensation duvet. La perle de l’Ennedi, Sarah Hemchi s’évade de la tension épuisante de la compétition et s’accorde un moment relaxant de lecture sur l’écran retina de son smartphone. Elle parcourt avec plaisir les nombreux panégyriques commentaires de ses fans et survole avec sourire les quelques délires de ses détracteurs. Au mur d’un fan, elle s’arrête sur un article qui souligne les gags du vent de ‘‘missmanie’’ qui souffle sur le Tchad.

Cela fait une journée complète qu’elle ne s’est pas connectée. Les applications sur son téléphone s’affichent bourrées de notifications clignotantes. Elle les visite, l’une après l’autre, à coups de clic de ses doigts de fée. Elle débute par son compte Instagram, consulte les messages et poste une nouvelle belle photo, avec plein d’emojis. Elle presse sur l’icône gmail, tant des mails dans sa boite dont un porte à l’objet “ma belle princesse”, émanant d’Azrak Kamoune, elle ferme l’application aussitôt. Elle ouvre son compte telegram, une tonne de messages vocaux dont plusieurs envoyés par Azrak Kamoune, elle sort sans rien écouter. Elle jette un coup d’œil sur son imo, plusieurs appels manqués, parmi lesquels trois du numéro d’Azrak Kamoune, elle s’énerve. Enfoiré – murmure-t-elle à l’endroit du vice-président du Comité. Elle réalise combien cet homme est harcèlant dans sa vie tant réelle que virtuelle.

Avant d’éteindre les données mobiles, elle lance son WhatsApp où niche l’accablante surprise de sa vie. Elle reçoit une hallucinante capture d’écran. Une avilissante image d’elle-même! Elle tombe des nues ! Une capture exposant la moitié de son corps nu. Quelle horreur ! Elle panique tout d’un coup, se lève, s’assoit et zoome la capture d’une main tremblante. Elle regarde de plus belle, de plus près, elle réitère le geste moult fois. C’est bel et bien elle-même. La capture indique provenir d’un numéro camerounais inconnu de son répertoire.

Tous ses muscles cèdent lentement et un froid glacial envahit ses entrailles. Ses larmes se gardent de couler et son regard refuse de quitter la capture. Elle a mal, affreusement mal. Son estomac se serre. Ses poumons se compressent. Ses mains transpirent. Elle ne comprend plus rien de ce qui lui arrive. Pourquoi ? Pourquoi ça ? Qui a fait ça ? Elle se lève d’un bond, elle enfile une chemise, elle sort de sa chambre en courant. Il pleut violemment dehors. Elle fonce comme une folle, un torrent des larmes se lâche de ses yeux et se mêle aux gouttes de pluie qui lui agressent le visage. Quelques centaines des mètres plus loin, elle s’arrête. Visage affaissé et regards perdus. Elle tente une nouvelle fois de comprendre ce qui se trame contre elle.

Entre son père Hemchi Foudeibo qui se montre impatient à venir lui coller une balle dans la tête, Azrak Kamoune qui abuse de tout son pouvoir pour sortir avec elle, Souraya Sougui qui se montre résolue à lui voler la vedette en la privant de la couronne, et l’inconnu camerounais qui menace à l’humilier à la face du monde, Sarah Hemchi voit le ciel s’effondrer sur sa tête. Elle se sent être à la merci de l’acharnement du sort. Bien qu’elle est à la croisée de tous les dangers, c’est surtout le diabolique paparazzi camerounais qu’elle redoute le plus. Comment a-t-il pu s’introduire dans sa vie intime? D’où a-t-il eu son numéro ? Qui est-il ? Que veut-il ? Des questions qui animent le feu dans sa tête…

À suivre

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