LA COURONNE DE TOMBOCHÉ (7)

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Des écouteurs connectées via bluetooth et collées aux oreilles. Un smartphone aux écrans tactiles recto verso accroché sur la poitrine. Une montre noire aux aiguilles roses fixée au poignet gauche. Une carte magnétique clé de chambre en main droite et chewing-gum mastiqué en continu, la candidate Mwiza Sandra sort de la dernière séance de finesse au Château Miss Tchad. Elle grimpe les paliers pour atteindre sa chambre. À l’intérieur, son arsenal électronique posé sur le lit, elle se débarrasse de ses vêtements mouillés et d’une démarche dansante, elle saute à la salle d’eau pour un moment de fraîcheur. Fondue dans un bain moussant, elle se détend et ébauche un sourire radieux.

Un moment plus tard, vêtue d’une robe imprimée à fleurs marines et tenant le dernier numéro du SaoMatch, elle descend au jardin du Château. Elle se place sur un canapé entouré de verdure et s’offre une frasque au milieu d’un décor paradisiaque. Elle lit son magazine préféré. A la une, l’éditorial de Claude Wilfried dénonçant le ravage de la maigreur passée pour beauté. Voici un extrait de ce qu’elle lit entre les lignes :

(…) « C’est un spot publicitaire sur lequel est mise en lumière, la représentation de l’idéal de beauté européen, ou du moins, ce que les idiots, pardon, les « experts de la mode » vendent à leur population comme modèle de beauté féminine. On y aperçoit une femme d’une maigreur admirable, brandie à des millions d’Allemandes comme la meilleure façon d’être belle. Parce que oui, dans le monde de la mode, on ne veut que de belles femmes. Et parce que oui, pour être belle, il faut être plus maigre qu’un fil à coudre. C’est comme ça. Et pour nous les Africains, c’est l’Européen qui l’a dit, donc c’est vrai.

Ce qui dérange, c’est de voir les instigateurs africains des concours de beauté s’arrimer peu à peu à ces codex farfelus. Les critères de sélection des derniers « Miss Cameroun » organisés dans la diaspora et sur le terroir prêtent de plus en plus à confusion. Les Européens pensent que les belles femmes sont celles dont on peut compter les vertèbres. Les Africains dont la soumission volontaire tutoie les sommets, n’hésitent plus longtemps à suivre leurs pas, et nous voilà engagés sur la même voie dangereuse : la copie de la folie. » (…)

Une piqûre soudaine fait retenir brièvement la respiration de Billa Allachi, un hoquet et une vibration de l’œil gauche s’ensuivent. Un signe de bien mauvais augure pour elle. Que se passe-t-il ? *Yarabi ! La mère de la candidate Sarah Hemchi se lève sur ses deux pieds fragiles. Elle quitte son lit et se dirige vers la porte de la case. Dehors, elle lève sa tête au ciel étendu au dessus de son village. Une main à la rescousse de la taille et l’autre déployée à la protection de ses yeux, elle scrute le ciel. Elle aperçoit au loin, des corbeaux qui volent à reculons. Elle réitère le regard et s’assure. C’est exactement ce qu’elle a vu le jour ou elle a appris la mort de sa sœur. Pas de moindre doute, un drame est entrain de se produire quelque part en ce moment même. *Allah *yastour, se console-t-elle. Elle se retourne dans sa case toute inquiète et bredouille.

Ou est-il passé depuis hier ? S’interroge Billa. Elle remarque l’absence de la grande arme FNC, de la caisse métallique de munitions et du turban noir de la guerre. La tragédie se dessine nettement dans son esprit. Elle craint le pire malheur que puisse lui apporter ce jour de malheur: la mort de son époux Hemchi Foudeibo.

Le noir de la nuit chasse le crépuscule et habille le village. Aucune nouvelle ne parvient aux oreilles alertées de Billa Allachi. De toute part, elle entend la musique routière qui accompagne les couchers de soleil de sa vie : les dromadaires qui blatèrent se mêlant aux bêlements des moutons. Rien ne manque à la tombée d’une nuit typique. Sauf le troupeau de Hemchi Fourdeibo et le brave berger Wardougou. A l’inquiétude de l’absence de son mari, s’ajoute celle de son fils. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mélancolique, elle éponge une coulée de larmes du bout du foulard.

Une idée lui traverse l’esprit. Elle se rend chez une de ses voisines. Laquelle doit avoir des nouvelles. Elle a effectivement des nouvelles. Surtout tant des rumeurs. A l’arrivée de Billa Allachi chez elle, la voisine livre à chaud ce que lui brûle les lèvres. Elle donne toutes les nouvelles accompagnées de toutes les rumeurs. Les rumeurs sur la perversion de Sarah Hemchi et son admission dans une maison close de la capitale. Les informations sur le voyage de Hemchi Foudeibo à N’Djamena et sur son plan de liquidation de certains membres de sa famille. Les indiscrétions sur la fuite de Koni Foudeibo au Cameroun et bien d’autres infos transmises à Billa Allachi.

Elle croit halluciner devant ces nouvelles cauchemardesques. Sarah Hemchi dans une maison close ? Non ! Impossible. N’importe quoi. Cependant, de fil en aiguille, elle connecte les infos recueillies et les analyse en profondeur. Des nouvelles qu’elles soient ou des rumeurs, elles se concordent avec certains faits en sa possession et donnent un sens pathétique. Elle réalise que Hemchi Foudeibo est à N’Djamena dans le but de massacrer la famille. Leur unique fille comprise. Quelle tragédie ! Son cœur menace de lâcher définitivement.

Elle se ressaisit et sort de la maison de la voisine en toute allure. Elle doit appeler immédiatement sa fille si elle n’est pas déjà morte. Elle fait un crochet chez elle, récupère son téléphone et court vers la colline en chantant sa chanson de malheur. Elle court quelques mètres, marche d’un pas pressé et se remette à courir de plus belle. Elle ne voit rien devant elle mais elle avance tout de même. Elle veut alerter sa fille qui se trouve en ligne de mire. Il faut que Sarah se sauve par tous les moyens. Elle va supplier son mari à épargner la vie de sa fille.

La distance ne doit pas être si longue. La colline a-t-elle reculé de sa place? Elle en a l’impression. La colline se situant sur sa gauche, elle s’oriente, tout d’un coup, sur sa droite et essaye de courir une nouvelle fois. Elle ne peut plus courir, elle presse ses pas. L’obscurité de la nuit lui fait perdre son sens d’orientation. Elle ne sait plus où se trouve la maudite colline qui donne le réseau. Elle se vide de toute sa force.

Elle zigzague de plus en plus. Un vertige sévère la conduit à se heurter de pleine face à un rocher. Elle se transperce les veines du visage. Un scorpion en patrouille reçoit une frappe d’extraterrestre qui le propulse sur le haut du rocher. Le coup de monstre lui fait frôler la paralysie à vie. Il s’en sort avec une patte amputée et une corne doublement cassée. Le scorpion agressé file de ses pattes indemnes pour descendre sur la terre ferme. Au bas du rocher, il voit le corps géant de son agresseur suffoquer.

De loin, il rôde avec prudence autour du corps. Le temps de reprendre ses esprits. Il s’approche lentement, décide de monter dessus et descendre, comme s’il palpe la veine adéquate pour administrer l’injection du poison de la mort. Ça y est, il a trouvé une. Il concentre tout le venin que ses entrailles peuvent produire. Il déploie une grosse queue pointue et noircie. Il recule de quelques centimètres pour prendre de l’élan et réussir la riposte. Le coup de grâce qui mettra un terme à la souffrance de Billa Allachi est sur le point de sonner. Le scorpion le donnera-t-il ?

 

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